L'article était trop ancien pour que je puisse l'obtenir facilement sous format électronique. Je m'étais donc résolu à me rendre dans la bibliothèque la plus proche et en avais parcouru ses rayonnages poussiéreux.

Depuis combien d’années ces mètres linéaires de revues avaient-ils attendu l’improbable visiteur ?


Une idée saugrenue me vint à l'esprit: m'engouffrer au hasard dans une travée, saisir au hasard un volume, ouvrir au hasard une de ses pages ... et puis lire.

Le travail décrivait un système observé à un instant t et à un endroit X, peu importe les détails. Bien que l'article fût insipide, j'en continuais la lecture avec une avidité qui m'étonnait. L'article se terminait par une liste de citations dont la plupart provenait des mêmes auteurs. La lecture finie, je renonçais finalement à mon objectif initial et rentrais précipitamment au laboratoire pour interroger les bases de données. Le papier n'avait jamais été cité hormis une fois par les mêmes auteurs : 4 ans après, ils s'étaient transportés en Y pour conduire une étude similaire et l'on devinait qu'un vague projet d'étude comparative de ces systèmes avait du constituer la grande entreprise de leur vie scientifique.

Je fermais les yeux. Un chercheur égaré dans une bibliothèque - qui sait ? peut-être un étudiant de mes étudiants - était, 30 ans après moi, saisi de la même idée saugrenue. Sa main s'approcha du volume dans lequel un de mes articles figurait. Je sursautais. Saisi d'angoisse, je repensais alors à la formule de René Thom  'Ce qui limite le vrai, ce n'est pas le faux mais l'insignifiant'